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NOUS VOULONS D’AUTRES HEROS

« Allez dire au monde entier que les fils d’Afrique sont debout ! »
C’est aux bords du Doubs, loin, très loin de la savane ancestrale, dans la « solitude » de l’exil, que Cheikh Tidiane Diop, laisse échapper ce rugissement.

Jaugés à l’aune de la conjoncture mondiale, de l’état de délabrement des institutions africaines et de l’absence de perspectives d’une bonne frange de la jeunesse africaine, ces mots apparaissent comme des hallucinations schizophréniques, les promesses d’un charlatan. Car, en Afrique, nulle part la croissance économique n’a permis d’éradiquer la pauvreté et d’amorcer un réel développement social et humain. Nulle part l’on a entendu battre l’hallali au népotisme, au clanisme, à l’analphabétisme, au fanatisme. La prévarication est religion. La gabegie et l’ostentation puérile tout un humanisme. Et c’est par milliers que les fils du continent s’engouffrent dans des embarcations de fortune pour rejoindre le littoral fertile de l’Europe opulente au péril de leur vie.

Considérés, cependant, avec la fougue, la hargne, la rage écumante de leur géniteur, ces versets se dévoilent dans toute leur réalité et leur opportunité, dans leur fatalité et leur immanence.
Aussi me tient-il à cœur de vous présenter cet homme.

Né au Sénégal, Cheikh Tidiane Diop a passé son enfance et son adolescence à Tivaouane. Diplômé de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, il s’expatrie en France où il poursuit un troisième cycle de Sociologie à l’Université de Franche-Comté avant d’entreprendre des études en Economie et Gestion au Pôle d’Economie de l’Université de Bourgogne. Sociologue et économiste, il est le fondateur du Cabinet d’Etudes et de Conseils en Intelligence Economique et Territoriale et en Stratégies d’Investissements des Marchés Africains « EthiKonsult » qu’il dirige depuis 2008.
Néanmoins, il s’active et fréquente les intellectuels de la diaspora. Il discute et lit beaucoup. Il cogite et transcrit. Dans son premier ouvrage L’Afrique en attente ? paru aux éditions L’harmattan en 2007, il dresse un inventaire des potentialités du continent et fustige la stratégie d’évitement et l’esprit de victimisation :
« Nous ne pouvons pas continuellement nous barricader dans la coquille vide du Noir Victime de l’Histoire ».
Et il ajoute :
«A cet égard, il est temps pour l’Afrique de se débarrasser de ces fantômes de son histoire et d’aller à la conquête de sa véritable liberté : la maîtrise de sa destinée ».
Parce que l’époque des héros n’est point révolue, parce que des pages entières de l’Histoire restent à écrire, parce que la longue hibernation de l’Afrique est arrivée à son terme, Cheikh Tidiane me charge de vous transmettre le texte qui suit.
Il n’est pas une floraison de complaintes et de jérémiades. Il n’est pas invocation de litanies et formules mystiques destinées à conjurer un sort. Il est invite. Il est exhortation. C’est le roulement du tambour de guerre. Sonne l’heure de l’affrontement. Sonne le glas de la dormance. Il n’est plus de place à la dérobade. Car c’est de combattre qu’il s’agit. Combattre pour se transformer. Combattre pour enfin exister. Sans jactance, apporter notre obole à l’édification d’une civilisation humaine irrémédiablement réconciliée avec l’Humain.
Oui mon frère ! Je fais écho à ton appel.
Oui mon frère ! Les fils d’Afrique sont debout.

SEMOU MAMA DIOP

AFRIQUE
NOUS VOULONS D'AUTRES HEROS

Partout, les fils d'Afrique brillent de mille feux mais uniquement pour éclairer l'horizon du devenir des autres.
Rien ne semble avoir de la valeur sur les ruines de nos terres mais tout l'acquiert dans d'autres contrées.
Notre richesse, nos ressources, notre or, notre diamant, notre fer, notre eau, nos forêts, nos cultures, nos traditions, notre patrimoine, tout vole en éclat.
La pierre de cristal s'est brisée dans nos mains, le sang éclabousse nos vies et nos rêves.
Sur les épaves de nos nations, nous ne pouvons répéter les mêmes erreurs que nos aînés.
Nous sommes les héritiers, les enfants d'une histoire lointaine.
Nous sommes la dernière génération avant l'avènement de la révolution qui devra bouleverser tous les schémas établis.
Nous sommes appelés à reconstruire les temples de nos ancêtres, redresser le moral de notre génération.
Nous sommes ceux qu'ils laissent derrière eux, plaçant tous leurs espoirs sur nos épaules, nous confiant l'avenir.
Mais nous n'avons de cesse de nous résigner à notre sort.
Nous nous demandons quand viendra le changement.
Nous vivons dans la peur, titubant sur le chemin qui est le nôtre et nous comportant comme des frères ennemis.
Nous n'avons pas besoin de leçons des autres qui nous divisent.
Nous n'avons pas besoin de l'aide du monde.
Nous voulons d'autres héros.
Qu'ils nous mènent au delà des rêves.
Qu'ils nous montrent le chemin.
Qu'ils nous guident vers l'apothéose.
Qu'ils brisent nos chaînes mentales et nous délivrent de l'opprobre.
Le monde recherche quelque chose que nous possédons.
L'amour, la spiritualité et la solidarité.
Nos lendemains seront verts d'espoir.
Nos prairies seront égayées des rires de nos enfants.
Tous ces enfants arboreront les effigies des nouveaux héros.
C'est plus qu'une renaissance dont nous voulons.
Nous voulons retrouver le temps de l'Histoire.
Le chemin fut long, qui nous mena vers la prison du désespoir.
Incessamment, des hordes sauvages nous ont enchaînés.
Nos nuits résonnent encore.
Du cri de nos aïeuls, traqués dans les bois.
Razziés comme des bêtes sauvages, leur sang sillonne les méandres de nos forêts mystérieuses.
Leurs sueurs et leurs larmes irriguent les champs de nos espoirs.
Les déserts, la savane, les steppes, la mangrove.
Tous les espaces traversés.
Leurs esprits nous hantent.
Nous entendons l'appel du large.
Il nous faut refuser de répondre.
C'est bien ici, auprès de leurs tombes spectrales.
Nous bâtirons l'Afrique comme une grande maisonnée.
Nous y logerons nos familles et leurs rêves.
La Liberté est notre cause.
La prospérité est notre but.
Nous avons besoin de retrouver les chemins qui mènent vers notre Histoire.
Nous avons besoin de retrouver les racines de notre identité.
Nous avons besoin d'honorer la mémoire de nos aïeux.
Ceux qui ont résisté à l'oppression et la damnation.
Ils avaient des valeurs.
Ils respectaient la nature et savaient rendre grâce à son œuvre.
Nul besoin de preuves.
Il nous faut scander l'hymne de la vérité.
Leur dire qui nous sommes, d'où nous venons, ce que nous voulons.
Nous ne devons rien au monde.
Le monde ne nous doit rien.
Nous attendons d'autres héros.
Ils devront honorer nos rêves.
Porter notre idéal vers la reconquête de notre soi.
Ni princes, ni despotes.
Des valeurs et de l'éthique.
De l'amour et la passion de leurs peuples.
Notre Liberté les guidera vers la Lumière.
Nos cœurs les porteront sur les chantiers dont ils seront les chefs.
Ils nous honoreront de leur honneur.
Ceux qui étaient venus pour nous apporter La Parole.
La nôtre s'est substituée.
Notre patience a triomphé.
Notre silence n'a jamais été abdication.
Il est sagesse immémoriale.
La paix est notre dessein.
L'amour est notre seule arme.
La réconciliation est notre crédo.
Vous êtes pardonnés.
Nous n'oublions pas.
Allez dire au monde entier que les fils d'Afrique sont debout.
Allez dire que nos fontaines coulent de nouveau.
La joie de vivre est de retour.
L'espérance féconde nos Terres.
Les rêves fleurissent.
Allez dire que nos champs reverdissent.
Aller dire que l'abondance est de retour.
Venez donc vous abreuver aux sources du bonheur éternel.
Revenez aux origines de l'Humanité.
D'ici tout est parti, ICI tout reviendra.
C’est la PROMESSE d’Afrique.

Cheikh Tidiane DIOP

PRESENTATION DU ROMAN THALES-LE-FOU

Prenons un personnage de l’Antiquité : Thalès de Milet, philosophe grec présocratique du VIème siècle. Un élément-clé de sa philosophie et de sa conception du monde : l’eau.
Transposons-les dans notre monde contemporain en Afrique de l’Ouest par exemple.
De quoi nous parle-t-il ? De migration et de pirogues-corbillards. C’est un peu ça et c’est aussi un petit peu plus compliqué… Thalès-le-fou appartient aux deux mondes.

1/ L’entrée en matière, l’incipit du roman, s’avère fracassante, provocante même avec le personnage emblématique de Thalès-le-fou, narrateur. Personnage se dévoilant sous différentes facettes, à la fois emblématique d’un certain ordre, une logique millénaire au discours fort construit, et personnage fantaisiste, véritable conteur, menant son lecteur, se jouant de lui, l’apostrophant de manière récurrente « C’est moi Thalès qui vous le dis ». Thalès se révèle le secrétaire, il relate, décrit, dresse l’inventaire des vices de la société qu’il observe, du monde politique et des quartiers de misère où il vit. Il tente de comprendre comment fonctionne sous ses yeux ce microcosme humain, cette Comédie humaine.

Citons le début de ce texte : p11-12

« Au
commencement

Thalès.
Connaissez-vous Thalès de Milet ?
Thalès est ce vieux philosophe grec qui vécut au 6ème siècle avant Jésus-Christ et qui dormait à la belle étoile dans un tonneau d’après les ragots des commères de l’Antiquité.
Si vous ne le connaissez pas c’est parce que vous êtes un pauvre ignare de lecteur.
Mais vous allez faire connaissance avec Thalès-le-fou, celui qui dort au Tonneau, Le Tonneau des Danaïdes, une ONG canadienne implantée à Wakogne, cette commune de miséreux perdue à quinze kilomètres de la capitale d’un pays misérable de l’Afrique de l’Ouest. Vous allez connaître l’homme qui est arrivé à Wakogne il y a une dizaine d’années et qui s’est présenté sous le nom de Thalès. Cet homme avait un accoutrement bizarre, une tignasse de timbré et parlait en violant les codes du langage. Dans ce pays où l’apparence prime sur l’essence, il fut pris pour un fou. Il est resté fou. Le fou du village.
Cet homme c’est moi.
Permettez-moi d’abord de me présenter : je suis Thalès-le-fou, Thalès de Wakogne. Mais, puisque nous allons rester un bon bout de temps ensemble, puisque nous allons cheminer dans la bouse de Wakogne et de ses quartiers infâmes, il faudrait qu’il y ait plus d’intimité entre nous. Je dis bien intimité mais pas familiarité ! Je tiens à le préciser parce que l’on ne sait jamais, quand on écrit, sur quel lecteur vicieux psychopathe on peut tomber. Alors pour plus d’intimité, appelez-moi tout juste Thalès.
Je parle d’écriture et de lecture comme si j'étais le plus grand écrivain de tous les temps, comme si tel Alexandre Dumas j’avais écrit des tonnes de romans-fleuves, comme si les Rougon-Macquart de Zola c’était moi qui les avais signés, comme si la Comédie Humaine de Balzac j’en étais l’auteur-compositeur-interprète.
Il n’en est rien.
Et pourtant j’aurais pu écrire cette dernière série. Car de la comédie, il y en a dans ce pays de misère et cette commune de miséreux. Toutefois, je ne suis pas sûr que j’aurais pu utiliser le qualificatif qui suit, parce que je ne sais pas si la comédie qui se joue ici est une affaire d’hommes ou une affaire de golo, une affaire de singe. Je ne sais pas si elle est plus qu’humaine que simiesque. Je me demande parfois si en face de moi j’ai des humains ou de simples hominidés, c’est-à-dire des Australopithèques erectus qui n’ont pas terminé leur processus d’hominisation, qui sont restés bloqués à un stade de cette évolution et qui ne peuvent pas aller plus loin. »

2/ Le personnage : Thalès-le-fou ou l’utilisation de la folie comme parade, de l’apparence de folie pour « dire le vrai », l’essence de toute chose. Sorte de dédouanement de l’auteur lui-même pour atténuer la violence de son discours, les portraits au vitriol qu’il dresse? Dans sa logorrhée, il va nous conter toutes sortes de récits, nous décrire des personnages et au fur et à mesure de sa parole, il va se transformer.
Il est à la fois l’alliance de la sagesse et de la folie et utilise une dérision presque profane parfois.
La sagesse : il y a quelque chose de l’ordre de la prophétie parfois chez lui :
• Ancrage biblique dans la construction même du roman ; « Au commencement », puis déclinaison des 7 péchés capitaux (paresse, envie, gourmandise, orgueil, luxure, avarice, colère) suivant 7 chapitres
• Des structures répétitives dans l’écriture comme l’annonce d’un temps nouveau
• Des références à des passages bibliques (Cham, Pharaon défiant Dieu, Noé, Moïse etc.)
Et puis la redondance de cette phrase : « j’aimerais écrire ce livre en 6 jours et me reposer le 7ème comme Dieu le Bon »
Il y a une exigence éthique forte au cœur de sa parole tandis que la narration et l’écriture, l’utilisation du langage bouleverse le vocabulaire, détourne les mots qui se transmutent, tantôt injurieux, comiques, décalés, usant à outrance de pléonasmes et d’antiphrases ou de registres de langue opposés à la vocation prophétique initiale et présentant toute une galerie de personnages ubuesques dotés de surnoms vulgaires, hilarants.

3/ Le cœur du roman

Thalès-le-fou arrive à Wakogne, village à quelques kilomètres de la capitale de la République démocratique du Jolof (qu’on n’aura guère de peine à reconnaître) au bord de l’océan. On évoque ‘l’esprit marin des habitants de Wakogne mais …pour évoquer l’émigration clandestine à bord de pirogues, sorte de rêve d’Eldorado des jeunes !
Thalès côtoie ces jeunes désoeuvrés et les retrouve souvent sur le banc jaxlé :
citation p 16 : « Le banc jaxlé, le banc de l’étonnement et de la consternation, est le lieu de rencontre des jeunes désœuvrés, inutiles à leurs pères et leurs mères, inutiles aux pays pauvres comme aux pays riches. Ils trouvent qu’en amusant leur galerie de misère, je mets du piment dans leur vie sans sel. »
Et donc tout commence là, suite à une discussion animée entre ces jeunes où les avis divergent sur le limogeage du 1er Ministre par le Président de la République.
Ainsi Thalès prend-il la parole et va démontrer les raisons de ce limogeage, à travers les 7 péchés capitaux dont souffrent les politiques, et qui touchent le peuple également.
Le langage, à cette étape précisément, s’avère l’outil idéal, lieu des ambiguïtés, du ridicule, du détournement de sens, vecteur idéal pour toucher du doigt la réalité.
S’ensuivent des descriptions de noms de quartier « Bronx », « Cage aux folles » où sévissent les trafics en tous genres, l’impuissance des ONG (à travers le nom « Le tonneau des Danaïdes ») où il mêle dans son discours des référents culturels divers, pleins de stéréotypes (descriptions des séries américaines, des polars français), on parle du ‘commerce équitable’ de Nanar la prostituée qui bouleverse le marché et qui, pour un prix modique, satisfait tout le monde etc.
Thalès nous décrit là l’assassinat d’une démocratie, la perte de sens.
Cette perte se traduit par des expressions (où parfois l’utilisation lexicale annule même les fonctions d’un homme). A titre d’exemples, quand il décrit le pouvoir et ses travers : « le président démocratiquement élu de la République démocratique du Jolof », « l’homme qui dit ce qu’il pense et fait ce qu’il dit ». Les membres du gouvernement sont présentés comme des « intermittents du spectacle », le conseil des ministres comme la « case des tout petits », la police nationale BIP, la « Brigade des indélicatesses politiques », on se moque des nombreux doctorats du Président, des ministères en tout (du travail et du chômage, du lac et de la mer etc.). La religion, religion-écran permettant de commettre des forfaits n’est pas non plus épargnée (expressions telles que « tout est islamiquement nickel ») à travers le portrait du marabout Serigne Mor :
Extrait p 49
«
Serigne Mor, mon marabout, ce n’est pas de la sauce de haricot. C’est moi Thalès qui vous le dis. La prouesse la plus facile de Serigne Mor, c’est de faire d’un chômeur endémique le dimanche, un ministre en costume-cravate le lundi. Pour ça, il suffit juste qu’il touche à deux perles de son chapelet.
Serigne Mor possède beaucoup de femmes et beaucoup d’enfants. Ses enfants reconnus peuvent remplir à eux seuls le stade de France. Et pourtant jamais au plus grand jamais il n’a fait l’amour à ses femmes. Sa sainteté ne le lui permet pas. D’ailleurs, il n’a pas le temps à ça. Toutes les nuits, il est en conclave avec les anges ou les démons entre le cinquième, le sixième et le septième ciel pour décider du sort du monde. Il a juste son chapelet qui lui permet de téléguider les spermatozoïdes qui atteignent inexorablement leurs cibles, les ovules de ses femmes en période d’ovulation. Il peut tout faire. Pour lui, la vie est un jeu-vidéo, une console de Play station, de Nintendo, de Game Boy, de XBOX, et le chapelet est sa manette.
Je jure donc sur Serigne Mor, ce faiseur de khéwel, de miracles, que ces flics existent.
Ces poulets de la BIP, ce ne sont pas de la sauce de haricot, ce n’est pas de la flicaille molle et ringarde du genre Colombo, Derrick, Navarro. Ah non ! Les flics de la BIP, ce sont de gros calibres du genre Ric Hunter et Mac Call, Starsky et Hutch. Il suffit que le président leur dise « allez me chercher ce margouillat effronté ! » pour qu’ils aillent cueillir le gars même s’il se trouve dans un trou de souris, même s’il crèche à Wakogne dans cette bouse fangeuse. »

S’ensuivent également toute une série de portraits de petites gens Rambo le « péteur », « grosses fesses », Birou le naïf et idéaliste, honnête, Madou, coordonateur de l’ONG, les 3 jeunes désoeuvrés Alou, Makou et Gamou désirant partir- et à travers le portrait de leurs familles respectives c’est toute la décrépitude de la cellule familiale que l’on évoque-. Le personnage de Birou lui-même change, il incarne la capacité à la rébellion face au sommeil de Dieu. On sent gronder et monter cette colère chez Thalès lui-même : « le peuple d’Afrique est le peuple maudit, maudit comme le nègre descendant de Cham ».

Thalès trouve-t-il la réponse au départ de ces jeunes ? pourquoi lui-même est-il revenu ?
Citation p155 :
« Mais partir tout de même, parce que ne pas partir c’est accepter un sort injuste. C’est se déclarer vaincu sans avoir combattu. Ne pas partir c’est accepter de mourir sans avoir vécu. Ne pas partir c’est accepter de croupir dans ce cachot où l’on enferme des criminels très particuliers : les pauvres »
Au 6ème jour, Thalès a changé dans sa parole. Thalès, héros bien bavard, au langage fleuri ne nous dit-il pas tout simplement que le départ – et ces flux migratoires qui existent depuis la nuit des temps- ne constitue que la seule issue, même irraisonnée, vécue comme une catharsis parce que le départ constitue en tant que tel une source de vie, un remède à la pauvreté et l’immobilisme.

Avec Thalès-le-fou, l’auteur Sémou Mama Diop nous offre un 2nd roman bien charpenté où la langue s’avère maîtrisée, non dénuée d’humour, et porte un regard interrogatif sur le phénomène de la migration à travers le prisme de l’état de la société africaine.

Emmanuelle. Moysan- 17/12/07

Article de Jeanne-Sarah de Larquier (French Review decembre 2008

Avec, Le Dépositaire, publié chez l’Harmattan, nous découvrons un nouvel auteur du Sénégal, Sémou Mama Diop. Pour avoir bousculé le cadre de sa formation d’expert-comptable, il est pour nous surtout ce grand amateur d’Histoire dont l’écriture se doit de rétablir la problématique du récit historique tel qu’il a été jusqu’à présent transmis au-delà des regards et des perspectives inlassablement portés et tournés vers un monde toujours occidental. Ce roman subdivisé en quinze chapitres s’amorce dès le prologue par le retour au bercail, après dix années passées en exil à Paris, de cheikh Moudi Doumbia, le jeune héros autour duquel le récit se déroulera et suivra son cours. Connu de tous sous le simple nom de Moudi, il avait, dix années auparavant, fondé l’organisation JNA (Jeunesse Noire Africaine) avec son ami Gorgui Diop, aujourd’hui président de l’organisation. Leur idée de départ avait été d’encourager les étudiants à remettre en question certains aspects du système éducatif qui les choquaient, aspects calqués sur un modèle occidental imposé qui, d’une part, s’appliquait mal à la réalité africaine et qui, d’autre part, reniait l’histoire vraie et la culture propre du peuple sénégalais ; pour preuve, entre autres les noms de rue et d’établissements dictés par l’administration coloniale, noms de héros français dont la plupart, paradoxalement pour l’Afrique, étaient convaincus de l’infériorité du Noir (Collège Honoré de Balzac). C’est ainsi que Sémou Mama Diop suggère grâce à Moudi et la JNA de continuer à lutter pour la décolonisation véritable, en proposant « une lecture de l’Histoire non tronquée » afin que, se remettant en cause, leur pays cesse tout mimétisme et que naisse une réelle collaboration entre les peuples.
Les chapitres qui suivent sont admirablement menés autour d’un suspense incessant, mêlant cette fois la fiction politique à la réalité historique telle que l’aurait approuvée le célèbre historien Cheikh Anta Diop qui ne pouvait concevoir le récit historique d’une Amérique découverte par Christophe Colomb alors qu’elle était déjà habitée par des hommes bien avant son arrivée accidentelle. Il faut aussi mettre à l’honneur le fait que l’on trouve tout au long de ce livre une exploration de la psychologie de personnages aussi diversifiés que possible, qu’il s’agisse de l’artiste Lô Dakar, de l’orateur gorgui Diop, de la militante féministe Djeynaba Ndiaye, du président de la commission Demba, du ministre de l’éducation Bocar Sy, du journaliste Serigne Coumba Sène, du chirurgien renommé Wane, du syndicaliste Samba Fall et de son aide Sitoé, du chef de cabinet Dieng, du président Ferdinand Sagna, ou encore de la bâtarde Sokhna. En définitive dans ce roman, chaque sous-histoire, chaque anecdote, chaque être contribue à établir un portrait humaniste de l’Afrique noire depuis le lendemain des indépendances jusqu’à nos jours, Afrique au sein de laquelle « La Voix de l’Espoir » et « La Voie du Salut » dessinent un avenir que l’on souhaite aux antipodes de l’utopie, fait de respect, d’égalité,d’équité, de connivence, de tolérance, d’amitié, d’amour, en somme un avenir harmonieux et juste pour tous…

Pacific University (OR) Jeanne-Sarah de Larquier

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